Camille l’observait depuis la porte.
Elle détourna rapidement le visage.
—Il y a quelques mois, il se cachait derrière moi quand quelqu’un entrait dans la maison.
Antoine resta près d’elle.
—Aujourd’hui, il veut qu’on l’entende.
—Comme son père.
Pour la première fois depuis longtemps, Camille prononça le nom de Julien sans que son visage se ferme complètement.
Quelques semaines plus tard, Antoine retrouva Marcel sur un marché à près de 70 km du domaine.
L’homme portait encore une partie des vêtements élégants reçus lors de leur échange.
Il avait vendu les chaussures.
—Tiens donc, lança Marcel. Le propriétaire qui voulait jouer au pauvre.
—Je crois surtout que le pauvre a fini par jouer au propriétaire.
Marcel éclata de rire.
Antoine lui proposa une petite maison sur le domaine, une aide régulière et, s’il le souhaitait, la possibilité de s’occuper d’un jardin partagé.
Marcel accepta après plusieurs jours de réflexion.
Antoine voulut lui rendre son manteau.
L’homme refusa.
—Gardez-le.
—Il est à vous.
—Il l’était.
Marcel toucha l’un des vieux raccommodages.
—Si vous avez réellement appris quelque chose dedans, il vous sera plus utile qu’à moi.
Antoine suspendit le manteau dans l’entrée de la grande maison.
Juste entre 2 portraits imposants de ses ancêtres.
Certains visiteurs trouvaient cela ridicule.
Un investisseur lui demanda même :
—Pourquoi exposer une chose pareille dans une demeure comme celle-ci ?
Antoine répondit simplement :
—Parce que pendant 10 ans, j’ai regardé mon domaine depuis des fenêtres propres. J’ai eu besoin de ce manteau pour voir ce qu’il y avait dehors.
Lucas adorait cette histoire.
Chaque fois qu’il entrait dans la maison, il touchait discrètement une manche avant de repartir jouer.
Camille, de son côté, refusa toutes les propositions qui ressemblaient à de la charité.
Elle ne voulait pas d’un meilleur logement gratuitement.
Elle ne voulait pas devenir gouvernante de la maison principale.
Elle demanda une seule chose :
—Je veux participer au comité des conditions de travail.
Antoine accepta.
Il le regretta presque lors de la première réunion.
Camille contestait ses propositions, demandait des chiffres, refusait certaines décisions et interrompait parfois ses raisonnements.
Un jour, excédé, il lança :
—Vous pourriez être d’accord avec moi au moins 1 fois.
—C’est pour ça que vous m’avez mise au comité ?
Antoine resta silencieux.
Puis il se mit à rire.
—Non. Finalement, je crois que c’est exactement pour l’inverse.
Entre eux, la confiance grandit lentement.
Camille refusait les grandes promesses.
Un soir, elle lui expliqua :
—Les paroles sont faciles. Julien avait lui aussi des projets. La vie lui a retiré le temps de les réaliser. Je ne bâtirai plus rien sur de belles phrases.
Antoine acquiesça.
—Alors ne me croyez pas aujourd’hui.
—Que dois-je faire ?
—Regardez ce que je ferai demain.
Elle le fit.
Puis le lendemain.
Puis la semaine suivante.
Les mois passèrent.
Antoine continua à venir aux réunions même lorsqu’elles devenaient désagréables.
Il continua à marcher dans les oliveraies.
Il continua à écouter lorsqu’on lui disait qu’il avait tort.
Camille comprit peu à peu que l’homme rencontré sous un vieux manteau n’avait pas disparu lorsqu’Antoine avait retrouvé sa grande maison.
1 an après cette première journée, les ouvriers organisèrent un repas sous les oliviers.
De longues tables furent installées. On servit de la fougasse, des légumes grillés, de la tapenade, des salades et des plats apportés par les familles.
Lucas courait avec d’autres enfants.
Il ne mettait plus de pain dans ses poches.
Camille portait une robe bleue simple.
Antoine la rejoignit tandis qu’elle regardait son fils rire.
—Vous vous souvenez du premier jour ?
—Parfaitement.
—Vous m’avez sauvé de 3 hommes.
—Surtout de Baptiste. Les 2 autres étaient déjà essoufflés.
Antoine sourit.
Puis son expression devint sérieuse.
—Vous avez sauvé autre chose.
—N’exagérez pas.
—Si vous ne m’aviez pas caché, j’aurais révélé mon nom. Tout le monde se serait excusé. Étienne aurait organisé une visite parfaite. J’aurais vu des entrepôts remplis pour l’occasion et des ouvriers à qui on aurait demandé de sourire. Puis je serais reparti convaincu qu’il y avait simplement eu un malentendu.
Camille regarda les oliviers.
—Alors peut-être aviez-vous besoin de cette pierre.
—Un peu de compassion serait appréciable.
—J’en ai eu. Je ne les ai pas laissés lancer la suivante.
Ils rirent.
Lucas arriva en courant.
—Antoine !
—Qu’est-ce qu’il y a ?
—La maîtresse dit que l’année prochaine je pourrai aider les petits à apprendre à lire.
—Et tu en as envie ?
—Oui.
Puis il désigna la maison au loin.
Le vieux manteau était visible dans l’entrée.
—Mais j’ai une question.
Antoine s’accroupit devant lui.
—Je t’écoute.
—Est-ce qu’un jour je devrai porter des vêtements comme ça pour qu’une personne importante accepte de m’écouter ?
Le sourire d’Antoine disparut.
Il regarda Lucas droit dans les yeux.
—Non.
—Tu es sûr ?
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