PARTIE 3

Antoine partit en courant.

À cet instant, sa fausse identité ne comptait plus.

Lorsqu’il atteignit la maison de Camille, Damien tenait Lucas par le bras tandis qu’un autre employé bloquait la porte.

Camille tentait de s’approcher de son fils.

—Lâchez-le !

La voix d’Antoine n’avait plus rien de celle d’« André ».

Elle était ferme, autoritaire, habituée aux conseils d’administration, aux banquiers et aux négociations où plusieurs millions d’euros se décidaient en quelques minutes.

Damien hésita.

Antoine profita de cette seconde pour écarter son bras et placer Lucas derrière lui.

Le garçon s’accrocha à sa veste.

Camille observa Antoine différemment.

Sa posture.

Son assurance.

Puis ses chaussures, visibles sous le pantalon usé.

Elle murmura :

—Monsieur de Villeneuve…

Antoine ne répondit pas.

Il posa une main sur l’épaule de Lucas.

—Personne ne t’emmènera. Je te le promets.

Étienne apparut quelques instants plus tard.

Lorsqu’il reconnut enfin Antoine sous la lumière pâle du matin, son visage changea.

—Vous…

—Oui. C’est moi.

Étienne resta figé.

—J’ai entendu ce que vous avez dit dans le hangar.

—Vous ne pouvez rien prouver.

—Moi, je peux parler.

Victor venait d’arriver.

Le vieil homme s’avança.

—J’ai vu Julien demander de la nourriture. J’ai vu l’entrepôt plein. J’ai vu Étienne le chasser. Et je me suis tu parce que j’avais peur de perdre mon travail.

Étienne ricana.

—La parole d’un vieux contre la mienne ?

Un autre homme apparut derrière Victor.

C’était Baptiste, celui qui avait poursuivi Antoine avec des pierres.

Puis un deuxième ouvrier se plaça à côté de lui.

Puis un troisième.

Bientôt, plus de 20 personnes entouraient la maison.

Personne ne criait.

Personne n’attaquait Étienne.

Mais chacun s’écartait progressivement de lui.

Pendant des années, son pouvoir avait reposé sur la peur collective.

En quelques minutes, cette peur venait de changer de camp.

—Vous avez tous bénéficié de ce que j’ai fait ! protesta Étienne.

Camille s’avança.

—Non. Nous avons survécu malgré vous.

Étienne chercha du soutien.

Il n’en trouva aucun.

Il posa finalement son couteau au sol.

Quelques heures plus tard, Antoine entra dans la demeure principale.

Il prit une douche et enfila une chemise propre.

Pourtant, il garda sur lui le vieux manteau de Marcel.

Son avocate, Maître Sophie Lambert, arriva d’Aix-en-Provence avec les premiers documents comptables récupérés dans le hangar.

Les détournements semblaient importants.

Plusieurs biens avaient été achetés par Étienne alors que ses revenus officiels ne pouvaient pas les expliquer. Des livraisons destinées aux familles avaient été revendues. Certaines dépenses sociales n’existaient que sur papier.

Mais Sophie prévint Antoine.

—Cette affaire peut durer longtemps. Étienne connaît beaucoup de monde dans la région. Une partie de l’argent a probablement circulé par des intermédiaires. Il faudra distinguer ce qui peut être récupéré rapidement de ce qui demandera des procédures plus longues.

Antoine regarda le jardin depuis la fenêtre.

—Et Camille ?

—Si l’affaire devient longue, elle devra probablement raconter encore et encore ce qui s’est passé avec Julien.

—Lucas aussi ?

—Pas immédiatement. Mais plus tard, c’est possible.

Antoine alla retrouver Camille.

Elle était assise devant sa maison, occupée à réparer le pantalon de Lucas.

—S’il y a plusieurs années de procédures, votre famille risque de vivre constamment avec cette histoire.

Camille posa son aiguille.

—Je veux que ce qu’Étienne a fait soit reconnu.

—Ce sera documenté.

Elle regarda son fils jouer avec une petite voiture dans la poussière.

—Mais Lucas a déjà perdu assez de choses. Il a perdu son père. Il a appris trop tôt à compter les morceaux de pain. Je refuse qu’Étienne lui vole encore son enfance.

Cette phrase pesa davantage sur Antoine que toutes les considérations juridiques.

Les semaines suivantes, les biens d’Étienne dont l’origine ne pouvait être justifiée furent saisis ou restitués dans le cadre des procédures engagées. L’argent récupéré fut replacé dans le fonds d’aide du domaine. Les autorités compétentes continuèrent à examiner les éléments qui relevaient de leur responsabilité.

Étienne, lui, quitta définitivement toute fonction liée au domaine.

Avant son départ, il demanda à parler à Antoine.

Ils se retrouvèrent dans l’ancien hangar.

Les faux registres avaient disparu.

Étienne paraissait soudain beaucoup plus âgé.

—Votre père m’a fait travailler ici quand j’avais 12 ans, dit-il. Un jour, j’ai cassé une pièce de décoration dans la maison. Il m’a humilié devant tout le monde. Il m’a traité comme si je ne valais rien.

Antoine resta silencieux.

—Mon propre père connaissait la misère. Personne ne lui a tendu la main. J’ai grandi avec ça.

—Ce qu’on vous a fait était injuste.

Étienne releva la tête, surpris.

Antoine poursuivit :

—Mais votre souffrance ne vous donnait pas le droit de décider qui méritait de manger. Julien ne vous avait rien fait. Camille non plus. Lucas encore moins.

Étienne détourna les yeux.

—Vous avez utilisé votre blessure comme une permission pour blesser d’autres personnes.

Il signa ses derniers documents.