—Attrapez ce voleur avant qu’il atteigne les oliviers !

La pierre frôla la tempe d’Antoine de Villeneuve avant qu’il comprenne que les 3 hommes lancés à sa poursuite travaillaient sur son propre domaine.

Il courut entre les rangées d’oliviers, maladroit dans des bottes usées, vêtu d’une chemise délavée, d’un pantalon rapiécé et d’un vieux manteau qui sentait la fumée.

Depuis 10 ans, Antoine possédait près de 1 800 hectares en Provence, entre Salon-de-Provence et les Alpilles.

Pourtant, personne ne le reconnaissait.

Une seconde pierre heurta son épaule.

—Quand je t’aurai rattrapé, tu comprendras qu’on ne vole pas ici ! cria Baptiste, responsable de l’entrepôt.

Antoine faillit s’arrêter et révéler son identité.

Il se retint.

Depuis des années, son directeur d’exploitation, Étienne Roussel, lui envoyait des rapports parfaits : récoltes en hausse, ouvriers satisfaits, aides alimentaires distribuées, comptes équilibrés.

Trop parfaits.

Antoine avait donc tenté une expérience insensée.

La veille, sur une petite route départementale, il avait rencontré Marcel, un homme d’environ 60 ans vivant de petits travaux et dormant là où il pouvait. Antoine lui avait proposé d’échanger leurs vêtements pour quelques jours.

Il voulait entrer sur ses terres sans chauffeur, sans veste coûteuse, sans que personne sache qui il était.

Il découvrait maintenant ce que ses tableaux Excel ne montraient jamais : la chaleur dès 9 h, la gorge sèche, la peur dans le regard de celui que des vêtements abîmés suffisaient à rendre suspect.

En sautant un fossé, Antoine tomba.

Les hommes approchaient lorsqu’une main le saisit et le tira derrière un amas de branches.

—Pas un bruit, souffla une femme. Sinon je vous livre moi-même.

Les poursuivants arrivèrent.

—Camille, tu as vu passer un vagabond ?

—Vers le canal.

Ils repartirent.

Camille relâcha Antoine.

Elle devait avoir 30 ans. Ses mains portaient les traces du travail agricole, son visage était fatigué et son regard ne faisait confiance à personne.

—Vous n’êtes pas un voleur.

—Comment pouvez-vous le savoir ?

—Parce que vous avez le visage d’un homme qui n’a jamais manqué d’un repas, mais qui vient de découvrir ce que c’est d’avoir peur d’en manquer.

Antoine ne sut quoi répondre.

Il prétendit s’appeler André.

Camille ne parut pas convaincue.

Elle l’emmena dans une petite maison réservée aux ouvriers du domaine. Elle y vivait avec Lucas, son fils de 8 ans.

Sur la table, elle posa une soupe de pois chiches, du pain et un morceau de saucisson qu’elle partagea en 3.

Lucas mangeait lentement, comme s’il fallait faire durer chaque bouchée.

—Son père travaille ici aussi ? demanda Antoine.

Le garçon s’immobilisa.

Camille baissa les yeux.

—Julien n’est plus là.

Le lendemain matin, Antoine vit Camille et Lucas rejoindre une file de plus de 40 familles devant l’entrepôt où étaient distribuées des provisions pendant une sécheresse particulièrement dure.

Un employé versait de petites quantités de farine, d’huile et de légumes secs.

Antoine calcula immédiatement.

Il avait personnellement validé les factures.

Il manquait presque la moitié des marchandises.

—Il devrait y en avoir beaucoup plus.

L’employé releva brutalement la tête.

—Et toi, tu es qui pour poser des questions ?

—Quelqu’un qui sait compter.

Camille saisit Antoine par le bras.

—Taisez-vous si vous voulez rester tranquille ici.

—Pourquoi ?

Elle fixa Lucas, puis Antoine.

—Parce que le dernier homme qui a demandé où disparaissait la nourriture était le père de Lucas.

Sa voix trembla.

—Et 3 jours plus tard, Julien avait perdu la vie.

PARTIE 2

Cet après-midi-là, Camille raconta tout.

Julien avait travaillé presque 30 ans pour les Villeneuve. Pendant la sécheresse, Lucas était tombé malade. Julien avait demandé quelques provisions supplémentaires afin de pouvoir garder son argent pour les médicaments.

L’entrepôt était plein.

Étienne avait refusé.

Julien, déjà épuisé, s’était affaibli rapidement. Peu après sa disparition, Étienne était arrivé au domaine dans une voiture neuve.

Cette nuit-là, Antoine suivit son directeur jusqu’à un ancien hangar.

Par une fenêtre, il le vit manipuler 6 registres comptables différents.

Victor, l’un des ouvriers les plus âgés, surgit derrière Antoine.

—Julien a commencé comme vous. Il posait des questions.

Des voix approchèrent.

Étienne entra avec Damien, un jeune employé.

Il avait bu.

—Cette famille me devait tout, lança Étienne. Le père d’Antoine m’a humilié quand j’étais gamin. Chaque euro pris dans le fonds d’aide, je considère qu’on me l’a rendu.

Damien évoqua Julien.

Étienne eut un rire amer.

—Je ne l’ai pas poussé vers la fin. J’ai simplement décidé qu’il n’aurait plus rien ici.

Antoine sentit son sang se glacer.

Il recula.

Une branche craqua.

Étienne se retourna.

Quelques secondes plus tard, il découvrit Antoine derrière le hangar.

Il saisit un couteau de travail.

—Alors c’était toi, le curieux.

Puis il regarda Damien.

—Va chez Camille.

Antoine comprit avant même la suite.

—Prends Lucas avant l’aube. Si le garçon disparaît d’ici, plus personne ne pourra rouvrir l’histoire de son père.